Flash-Back
1968 : Le syndicalisme interdit à la Maison Familiale de Cambrai

François Bourély, originaire des Cévennes méridionales, travaille dans les assurances puis devient agent immobilier dans le Var. Pour accompagner son épouse en fin de vie, il laisse son affaire à un successeur peu scrupuleux.  Il faut hypothéquer, vendre aux enchères publiques. François perd tous ses biens. L’Eglise Réformée lui confie, en tant que pasteur, la paroisse d’Amiens, puis celle de Lens. Remarié, il postule en janvier 1970 pour devenir cadre commercial à la Maison Familiale de Cambrai, tout en conservant son ministère de pasteur de Lens. Il est convaincu, suite à un article paru dans Témoignage Chrétien que cette entreprise « poursuit une œuvre sociale originale et en tous points remarquable ».

 

 

Dans l’entreprise, pas de section syndicale digne de ce nom : FO a 5 ou 6 adhérents, la CGT est absente, la CFDT a quelques individus cotisant directement à l’Union locale de Cambrai.  La direction propose en 1969 à la CFDT de Cambrai de désigner des candidats aux élections DP, avec le label CFDT. La CFDT refuse de souscrire à ce type de démarche. François prend son adhésion le 1er janvier 1971 à la CFDT. C’est le début d’une incroyable histoire …

 

Le 11 mars au Café Durand de Cambrai une réunion d’information pour tout le personnel de l’entreprise est organisée par des militants d’organisations syndicales, familiales, culturelles : 120 employés et cadres (sur 600 salariés que compte l’entreprise) s’y rendent. Un militant CFDT de Tourcoing, chef du personnel, explique à l’auditoire : «  Seuls, vous n’êtes rien. Unis dans l’organisation syndicale de votre choix, vous représenterez une force suffisante pour discuter d’égal à égal avec la direction des problèmes qui vous concernent… Ne restez plus isolés ».  La réunion s’achève dans l’enthousiasme, après le vote d’une motion de confiance en faveur de François Bourély.

 

Le 17 mars nouvelle réunion dans la salle du Marché couvert de Cambrai.

Les représentants des unions locales FO, CGT et CFDT (en la personne du permanent Claude Mortier) présentent leur organisation respective et appellent à y adhérer.

Dès le lendemain, le Directeur Général du Groupe, Robert Leroy, se livre, dans une réunion cadre,  à un véritable réquisitoire contre François Bourély, en présence de ce dernier : « Il organise un syndicalisme qui masque ses ambitions personnelles, il ne sait pas ce qu’est une entreprise, sa compétence professionnelle reste à démontrer, à cause d’un individu inconscient ou téléguidé, la marche en avant du groupe était irrémédiablement stoppé… ». La guerre était déclarée.

Le lendemain, M. Leroy convoque dans son bureau une partie du personnel, par petits groupes, le sommant de choisir entre « Bourély » ou la « Maison Familiale », mettant ainsi l’accent sur la personnalisation dans laquelle il entend enfermer le syndicalisme naissant. L’escalade ne fait que commencer ! Changement de poste pour ne plus avoir de contacts avec l’extérieur, pression auprès d’autres délégués CFDT, licenciement  d’un délégué CFDT « sur le champ pour faute professionnelle »… Le pire allait venir.

En avril 1971, le Directeur charge un inspecteur des Renseignements Généraux d’Arras d’effectuer une enquête très approfondie sur les activités antérieures de François Bourély.  « Il faut qu’il saute, Monsieur l’Inspecteur. Soyez gentil : livrez-moi son passé !»

Le rapport est communiqué en mai 1971 à Mr Leroy, qui s’empresse d’annoncer la bonne nouvelle à un administrateur CFDT du CIL de Cambrai : « Votre confiance était bien mal placé… Bourély est un escroc. C’est même un repris de justice et je suis en mesure d’en apporter la preuve ! ».

Rendez-vous est donc pris avec 3 militants CFDT dont Emile Mairesse, Président de l’Union d’Arrondissement CFDT de Cambrai.Emile Mairesse met dans sa poche la photocopie du rapport pour l’étudier ultérieurement. Il sera accusé de « vol de document ». La CFDT prend ses propres sources  informations : François Bourély n’a pas effectivement fini de régler ses affaires dans le Var, il a des dettes…C’est un fait, et c’est tout. Mais la direction du groupe La Maison Familiale, à travers la diffusion du rapport et de tracts anonymes, continue de le faire passer pour « un escroc, un promoteur véreux, un homme peu recommandable, voire un repris de justice ».

 

Les épisodes continuent de s’enchaîner : poste supprimé, demande de licenciement à l’inspection du travail (qui la refuse bien entendu), nouveau poste de travail “bidon” pour réaliser une étude, proposition de délocalisation dans le Var…etc.

Excédée par les méthodes de gestion du personnel à La Maison Familiale, la CFDT de Cambrai diffuse un tract à 15 000 exemplaires pour dénoncer ces pratiques.
Riposte de choc de la direction : elle organise le 10 janvier 1972  « Une Grève Générale de la Maison Familiale » pour obtenir le licenciement d’un délégué syndical CFDT qui s’est désigné lui-même… ( !)  avec banderole à l’appui,  manifestation dans la ville  et distribution de tracts : «  Nous souhaiterions que tous les salariés du Cambrésis aient des conditions de travail et de salaires aussi bonnes que les nôtres ! ». Les meneurs  (cadres supérieurs essentiellement) veulent s’en prendre au siège de la CFDT, le permanent est injurié et frappé.

La radio RTL de l’époque s’en fait l’écho en parlant d’une « grève pas comme les autres, d’un monde à l’envers » !

L’affaire prend une tournure nationale. Frédo Krumnow, de la Commission Exécutive Confédérale, Emile Mairesse, Claude Mortier donnent le 17 janvier 1972 une conférence de presse dans les locaux de l’Union Régionale, où une  “délégation” de la Maison Familiale pénètre de force pour la saboter.

La Direction déverse des milliers de tracts diffamatoires anonymes contre François Bourély, avec des attaques mensongères et diffamatoires, et contre Claude Mortier qualifié de « fou dangereux ».
Le 1er février, un meeting est organisé au Marché Couvert de Cambrai « pour la défense des libertés publiques et des libertés syndicales ».  8 000 travailleurs répondent aux mots d d’ordre de grève. Emile Mairesse prend la parole : « Le conflit de La Maison Familiale touche aux valeurs essentielles pour lesquelles nos organisations syndicales ne cesseront de combattre, car elles sont leur raison même d’exister : les libertés publiques, les libertés syndicales. Il faut qu’on sache que la classe ouvrière ne se laissera jamais dépouiller de ses conquêtes… Les masses populaires ne se laisseront pas impressionner par quelques trublions de la Maison Familiale. Aux provocateurs fascistes, elles sauront opposer leur sagesse, leur sang-froid et leur calme qui ont toujours fait la puissance du mouvement ouvrier ».

 

 

Cette manifestation de force n’altère en rien la volonté de la direction. Refusant toujours l’entrée de l’entreprise à François Bourély pour reprendre le travail, la direction est condamnée à une astreinte de 200 F/jour par le tribunal des référés.

Venu signifier cette ordonnance, en compagnie de Maitre Delachapelle, Claude Mortier accompagne François Bourély à l’entrée de l’établissement.  « Il n’a rien à faire ici, qu’il se rende à l’entrée du personnel », gronde Mr Leroy. Une mini-séquestration de 20 mn s’en suit, les cars de police arrivent, tout rentre dans l’ordre…jusqu’au lendemain matin .

La photo de Claude Mortier  est apposée à l’entrée du personnel, avec la mention  « Cet homme est dangereux », avec des attaques sur ses origines allemandes !La guerre des communiqués fait rage. Des groupes politiques, des personnalités religieuses prennent position. Les RG suivent de près « l’affaire »…

 

Le 10 mars, un document signé entre autres de M. Leroy interdit à François Bourély d’exercer une activité quelconque au sein de l’entreprise. Le 14 mars, la direction accepte de le laisser pénétrer dans les locaux du siège, accompagné de son avocat ! « Nous trouverons du travail pour vous » explique le directeur du personnel, à condition que François Bourély se rende seul dans l’entreprise. Ce qu’il fait à 10h20. Mais le directeur du personnel lui barre le haut de l’escalier : « La direction a décidé de vous mettre à pied pour absence illégale ».
A 11h45, après intervention du commissaire de police et explication sur les seules  intentions de François Bourely de reprendre le travail, l’établissement retrouve sa sérénité.
Le 1er juillet 1972, le tribunal des référés de Cambrai a une nouvelle fois condamné le Groupe Maison Familiale à réintégrer François Bourély, en aggravant son verdict précédent… Le groupe n’a pas réagi davantage que lors de ses précédentes condamnations !

Les commentaires sont fermés